Patrick GRAF

62 ans / UX designer / Thônex

Visages pour le futur, Patrick Graf

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© Andreas SCHWEIZER 2026

J'aime bien les mezze du Libanais

Je dois avouer que poser pour un portrait et écrire quelques lignes sur moi, ce n’est pas vraiment mon truc. Mais on m’a expliqué que ces portraits étaient destinés aux générations futures, alors je me suis dit que je pouvais au moins être honnête. Et la vérité, c’est que je ne suis pas arrivé ici par amour de la région, ni par choix mûrement réfléchi. Je suis arrivé par hasard.

Comme beaucoup de gens à Genève, j’ai d’abord livré bataille contre la chose la plus rare du canton: un logement. On ne choisit pas vraiment une commune, ici. On prend ce qui se présente, quand ça se présente. Pour moi, ça s’est présenté à Chêne-Bourg, dans un appartement où je suis resté pendant presque dix ans. Puis j’ai traversé la frontière invisible qui sépare la commune des Trois-Chêne d’une autre commune, et je me suis installé à Thônex, où je vis depuis plus de dix ans. Deux adresses, un même territoire, et le sentiment étrange d’avoir pris racine sans jamais l’avoir décidé.

Car c’est là le piège – un piège plutôt doux. On débarque quelque part par accident, et un beau jour on réalise qu’on est chez soi. Ça ne se produit pas d’un coup. Ça s’installe par petites touches, par de minuscules habitudes dont on ne mesure l’importance que le jour où elles disparaissent. Le chemin qu’on prend sans réfléchir. Les chocolats de la Bonbonnière, qu’on s’offre quand on a une bonne raison – et parfois sans aucune. Les mezze du Libanais, qu’on commande toujours en quantité déraisonnable. Le coin de verdure qui résiste encore entre deux immeubles. Tous ces détails sans importance qui deviennent, sans crier gare, des points de repère. C’est à ça, je crois, qu’on reconnaît qu’un lieu est devenu le sien: quand ses moindres recoins se mettent à compter.

Le territoire des Trois-Chêne a ce caractère un peu particulier d’être suspendu entre deux mondes. Ni tout à fait la ville ni vraiment la campagne. C’est exactement cet équilibre qui en fait le prix. Je ne vais pas faire semblant d’être insensible à l’air du temps: un peu partout, l’époque pousse à construire toujours plus, à densifier toujours davantage, et je dois avouer que cette course au toujours plus ne m’est pas très agréable. On en oublie facilement ce qui ne se compte pas: l’espace pour respirer, la lumière entre les bâtiments, le simple plaisir de croiser un visage connu plutôt qu’une foule anonyme. Ici, j’ai le sentiment qu’on a su garder la tête froide – qu’on a accompagné les choses avec un certain bon sens, sans céder à la facilité. Et c’est précisément ce discernement qui, je crois, fait toute la différence.

Alors, si ces lignes doivent parvenir jusqu’à des gens qui ne sont pas encore nés, voici le seul message que j’aimerais leur laisser. J’espère qu’en regardant ce portrait, vous habiterez un territoire qui aura su résister à la tentation du toujours plus, et restera ce qu’il était à mon époque: un endroit à l’échelle humaine, où l’on peut arriver par hasard et finir par se sentir chez soi. Un endroit assez accueillant pour qu’on s’y attache sans même s’en rendre compte. Si c’est encore le cas quand vous lirez ceci – si la Bonbonnière fait toujours ses chocolats et qu’on peut encore voir le ciel entre les toits – c’est que l’essentiel aura été préservé. Et ça, ça vaut bien tous les grands discours que je n’aurai pas tenus.

Patrick Graf

Le 23 juin 2026 à Thônex

 

 

 

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