Johann SIEVERING

64 ans / Enseignant,  innovateur IA dans le domaine de l’éducation, informaticien / Thônex

Visages pour le futur, Johann Sievering

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© Andreas SCHWEIZER 2026

Capsule temporelle 2026
A celles et ceux qui me liront dans cinquante ans

Bienvenue dans mon monde,

Si vous lisez ces lignes, cinquante années nous séparent.

Je m’appelle Johann Sievering, je suis né à Genève le 10 mai 1962, j’ai donc 64 ans et j’habite Thônex.

En 2076, j’aurai cent quatorze ans: autant vous le dire tout de suite, je ne serai probablement pas là pour vérifier si j’ai vu juste.

Le portrait que vous avez peut-être regardé avant de me lire a été pris le 27 juillet 2026, en noir et blanc, avec un appareil extraordinaire construit par M. Andréas Schweizer, un inventeur de génie de notre époque. Cet appareil produit des photographies conçues pour durer plutôt que pour aller vite.

Les contours de mon visage y semblent se superposer, comme si plusieurs instants et plusieurs étapes d’une vie avaient été réunis dans une même image. Seraient-ce là les prémices des ordinateurs quantiques qui seront peut-être votre quotidien en 2076?

L’image me paraît en tout cas assez juste pour vous dire le chemin parcouru entre 1962 et 2026.

J’appartiens à une génération qui a connu un monde encore largement mécanique et analogique. Puis sont arrivés les ordinateurs personnels, Internet, les téléphones mobiles, les réseaux sociaux, le bitcoin, des moyens de transport et de production toujours plus efficaces et, enfin, l’intelligence artificielle dans nos vies quotidiennes. Toutes ces transformations ont profondément bouleversé notre société.

D’où je viens

Enfant, déjà, je bricolais. Démonter, comprendre, remonter (quand j’y arrivais 😉 et surtout aller un peu plus loin que ce que je voyais, plus loin que ce que la pensée ambiante proposait et surtout plus loin que moi-même. Chaque fois que je le pouvais, j’essayais de transformer une idée en objet. Parfois, cela fonctionnait, quelquefois à moitié, souvent pas du tout. C’est sans doute la meilleure école que j’aie eue: elle apprend à rester humble devant l’océan des possibles, des probables et des potentiels.

J’ai commencé par les mains: CFC de mécanicien-électronicien en 1982, diplôme d’électronique en 1983. J’ai limé, soudé, câblé des automates industriels bien avant d’écrire une ligne de code informatique. A cette époque, la programmation en était à ses débuts et j’ai commencé par l’assembleur, au plus près des puces électroniques, puis par le langage BASIC sur un Sinclair ZX81. J’ai ensuite travaillé à plein temps dans l’industrie jusqu’en 1987, entre autres sur la veille de flamme des postes à souder automatiques et sur d’immenses automates de production à logique à relais. Cela apprend la rigueur : quand le raisonnement est faux, ça se voit, ça s’arrête et ça sent le brûlé. Ensuite j’ai travaillé ponctuellement pour financer mes études.

Puis j’ai décidé de poursuivre mes études, de moins en moins attiré par le hardware et de plus en plus par le software, qui progressait et ouvrait de nouveaux horizons. J’ai préparé ma maturité fédérale scientifique de 1987 à 1989, à distance depuis l’Espagne, avec l’Institut Domi de Lausanne. Il n’y avait alors ni Internet rapide ni échange d’images ou de documents : tout se faisait par la poste, avec des attentes de correction pouvant prendre quelquefois deux ou trois semaines. Cela apprend l’autonomie et la persévérance.

Pour financer ces années, je revenais travailler quelques semaines à Genève: un salaire suisse permettait alors de vivre plusieurs mois en Espagne, ce qui vous montre les écarts économiques à l’intérieur même de notre continent. A cette époque, l’euro n’existait pas. En Suisse, nous avions le franc suisse, comme encore aujourd’hui. En France, il y avait le franc français et en Espagne, la peseta. Je voyageais alors avec trois porte-monnaie.

Une fois ma maturité obtenue, j’ai étudié à l’Université de Genève de 1989 à 1995, où j’ai obtenu mon diplôme d’informaticien, équivalent aujourd’hui à un master. J’ai ensuite obtenu mon doctorat en 2001, dont la thématique se situait à l’intersection de l’informatique et de la pharmacologie: « environnement informatique cognitif dans les prédictions des interactions pharmacocinétiques potentielles des cytochromes P450 ». J’ai conçu et construit cet environnement avec ce qu’on appelait les agents informatiques, c’est-à-dire des programmes autonomes, mobiles, capables de se représenter leur environnement pour en inférer des actions et de dialoguer entre eux. Une base de connaissances permettait de représenter les données du domaine.

Ces idées appartenaient alors aux laboratoires. Vingt-cinq ans plus tard, elles sont entrées dans les outils qu’utilisent quotidiennement des millions de personnes et je travaille toujours, au fond, sur la même intuition: autonomie, perception de l’environnement, décision et inférence locales, traitement sémantique des données, collaboration, décentralisation. Ce sont les principes des systèmes multi-agents de mon époque… et peut-être votre quotidien aujourd’hui.

Une vie ne se résume évidemment pas à des diplômes et à des projets. Ma fille Jessica est née le 13 mai 1992, en plein milieu de mes examens universitaires: je vous laisse imaginer l’organisation de ces sessions-là! Jessica est aujourd’hui enseignante à l’école primaire à Genève et mère de deux beaux garçons, Eliot et Timéo, mes petits-enfants. Mon fils Ivan-Daniel, né le 16 octobre 1997, est ingénieur en microtechnique diplômé de l’EPFL et travaille à l’intégration de l’intelligence artificielle dans les entreprises. Sylvianne, mon épouse, née le 16 août 1966, travaille à la mairie de Thônex, la commune même qui a imaginé cette capsule.

Un dernier fil traverse ma vie, plus long encore que l’informatique. J’ai douze ans, en 1974, quand j’entre chez les jeunes sapeurs-pompiers. A dix-huit ans, j’intègre une compagnie de la Ville de Genève comme aspirant sapeur-pompier volontaire, puis caporal, lieutenant, premier-lieutenant et instructeur. La retraite officielle était fixée à cinquante-cinq ans, mais il m’a été demandé de prolonger mon service de cinq ans, pour assurer mon dicastère sanitaire (le domaine de responsabilité qui m’était confié: les premiers secours, les premiers soins d’urgence et la prise en charge des personnes). A soixante ans, j’ai pris ma retraite de la compagnie 1 des sapeurs-pompiers volontaires de la Ville de Genève, intégrée aujourd’hui dans le Groupement SIS, mais j’ai conservé mon poste d’instructeur (poste qu’il est possible d’assumer jusqu’à soixante-cinq ans). Il me reste donc une année: cela fera au total cinquante-trois ans sous le même uniforme de sapeur-pompier volontaire. J’en suis fier. Fier surtout d’avoir servi la population au sein de compagnies faites d’hommes et de femmes extraordinaires (femmes qui ont été admises plus tardivement), qui s’engagent dans des missions exigeantes et parfois risquées.

Il faut peut-être vous expliquer ce qu’était un sapeur-pompier volontaire. Nous avions un métier, une famille, des horaires ordinaires et un « bip » ou « pager » (c’est-à-dire un petit appareil portable pouvant sonner à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit pour transmettre un message). Dès qu’un message d’alerte arrivait, on quittait la table, le bureau ou le lit, on courait à la caserne et quelques minutes plus tard on se trouvait sur une intervention avec une équipe à laquelle on pouvait vouer une confiance absolue. La solde n’était pas élevée, on ne faisait pas cela pour l’argent. Cela reposait entièrement sur l’idée qu’une communauté se protège elle-même contre les sinistres, les intempéries, les accidents, voire les catastrophes, avec ses propres habitants. En Suisse, en 2026, cette idée tient encore. Les sapeurs-pompiers professionnels, eux, ont choisi l’intervention et le secours comme métier. Ils ont une formation bien plus poussée que nous, les volontaires, et sont généralement les primo-intervenants dans les événements. 

En fait, on y apprend ce qu’aucune école ni aucun laboratoire n’enseigne: décider vite avec des informations incomplètes, faire confiance en tout temps et en toute circonstance et surtout vivre l’esprit de corps. Lorsque ma vie a connu des passages difficiles, et elle en a connu, c’est cette solidarité-là qui m’a tenu debout. Une équipe qui compte sur vous, et sur laquelle on peut compter, vous aide à vous relever. Je vous souhaite, en 2076, d’avoir encore dans vos vies des groupes et organisations de ce genre, quelle qu’en soit la forme.

Ma retraite des sapeurs-pompiers n’a cependant pas mis fin à mon engagement dans le secours et ma contribution à la société. En 2023, j’ai rejoint la section des Samaritains des Trois-Chêne (SamaTC), qui réunit Thônex, Chêne-Bourg et Chêne-Bougeries. Il y a derrière cela une petite histoire familiale. Sylvianne et moi avions passé un accord : pendant toutes ces années, elle acceptait que je consacre une part importante de mon temps aux sapeurs-pompiers en tant qu’officier (ce qui représente effectivement un investissement important) et en échange, je lui avais promis qu’une fois en retraite des sapeurs-pompiers, je rejoindrais sa section des Samaritains. J’ai tenu parole et y ai découvert une équipe formidable.

Quelques années plus tard, j’ai été élu président de la section. J’y ai retrouvé ce que j’avais tant aimé chez les pompiers: l’engagement au service des autres, l’esprit de corps (si rare à notre époque actuelle) et surtout des femmes et des hommes remarquables. Présider aujourd’hui les Samaritains des Trois-Chêne est pour moi un honneur et un véritable plaisir.

A quoi ressemble notre vie , en 2026

Nous vivons presque constamment entourés d’écrans. Le smartphone, petit ordinateur tenant dans une main et présentant un écran sur toute sa surface, est devenu à la fois un téléphone, un appareil photographique, une carte, un système de repérage géographique, un moyen de paiement, une bibliothèque, un outil de travail et une fenêtre ouverte sur le monde via notre réseau mondial « Internet » et le service web. Nous échangeons instantanément des messages, des images et des vidéos avec des personnes situées à l’autre bout de la planète. Nous pouvons nous former à distance, travailler depuis notre domicile et collaborer avec des collègues que nous n’avons parfois jamais rencontrés physiquement.

A quoi ressemble une journée ordinaire ? Je suis réveillé par mon téléphone. Avant même d’être levé, j’y consulte mes messages, mon agenda, la météo et les nouvelles du monde entier. Beaucoup travaillent une partie de la semaine chez eux et une partie à l’extérieur. Les réunions d’aujourd’hui prennent souvent la forme d’une mosaïque de visages sur un écran: une personne se trouve à Singapour ou à Las Vegas, une autre dans sa cuisine à Genève. Le soir, une grande partie du pays regarde des films ou des séries diffusées par des plateformes qui savent exactement ce que chacun a regardé la veille. Des algorithmes vous proposent les films, des musiques, des informations qui sont censées vous plaire, ils sont calculés sur vos sélections passées et vous enferment peu à peu dans des bulles de filtre (c’est-à-dire une polarisation progressive de nos choix qui réduit peu à peu la diversité des sujets, opinions ou informations qui nous sont proposés. Notre champ de découverte s’appauvrit et tend à se limiter à ce que l’algorithme estime (calcule) être ce que nous aimons). 

Quelques repères concrets: un café au comptoir coûte environ 4,50 CHF, un billet de tram pour une heure environ 3 CHF, un litre d’essence environ 1,90 CHF. Un appartement de trois pièces dans la région genevoise se loue autour de 2’000 CHF par mois, pour un salaire médian suisse d’environ 7’000 CHF bruts. L’argent liquide existe toujours, mais nous payons presque tout en approchant une carte ou un téléphone d’un terminal. En Suisse, une application nommée TWINT permet même d’envoyer de petites sommes d’argent à un ami en trois gestes. J’ignore si vos billets de banque et les pièces de monnaie existent encore. Les nôtres, oui. Mais nous les sortons simplement de moins en moins.

Ces technologies, dites modernes, ne nous rendent toutefois pas automatiquement plus sages ou plus heureux. Nous disposons de davantage d’informations que toutes les générations précédentes, mais nous devons sans cesse apprendre à distinguer le vrai du faux, à trier des données toujours plus nombreuses, à nous méfier des fake news (des fausses informations fabriquées pour être crues et partagées) et à aiguiser notre esprit critique. Nous sommes très connectés, mais parfois isolés. Nous gagnons du temps grâce aux machines, tout en ayant souvent le sentiment d’en manquer davantage. Nous sommes engagés dans une course, une sorte d’inflation du « toujours plus »: faire plus, avoir plus, se montrer plus, être plus. Les réseaux sociaux renforcent encore cette dynamique. Mais, au fond, que devenons-nous vraiment? Peu de personnes se posent actuellement cette question.

Un exemple que j’aimerais partager avec vous: lorsque j’arrive en avance à l’école pour préparer mes cours, j’avance dans les longs couloirs menant à ma salle de classe dans un silence attendu pour un matin. Sauf qu’en fait, une dizaine d’étudiants sont assis là sur les bancs tous plongés dans leur smartphone, muets et affairés à tapoter sur la vitre de leur appareil. Parfois, c’est un peu angoissant.

Depuis la fin de 2022, des machines conversent avec nous en langue naturelle. On leur écrit une question, elles répondent, rédigent, traduisent, programment, résument, illustrent, analysent des documents entiers et pilotent de plus en plus nos véhicules ainsi que nos objets du quotidien. Ce qui relevait de la science-fiction il y a quelques années seulement entre progressivement dans nos vies de tous les jours. En 2026, elles sont partout: dans les bureaux, les hôpitaux, l’espace public comme l’espace privé, ainsi que dans les classes.

Beaucoup ne savent pas dire si les IA génératives « comprennent » et le débat est vif. Certains pensent qu’elles ont une « intelligence » au sens humain du terme et leur prêtent des intentions, voire des croyances. Moi, je connais leur fonctionnement, alors j’y vois plutôt des calculs sur d’immenses ensembles de données. Mais je n’exclus pas que l’« intelligence » puisse être l’émanation d’une certaine organisation de la matière et donc une sorte de propriété de la matière elle-même. Les machines pourront-elles penser et ressentir comme nous le faisons? Ce n’est pas impossible, mais pas aujourd’hui, non, pas avec les technologies calculatoires que nous employons. Peut-être que les ordinateurs quantiques ou autres technologies à venir nous révéleront d’autres facettes de notre existence et de notre univers.

Face à ces IA génératives, les LLM (large language models), certains voient une libération, d’autres la fin de quelque chose. Les enseignants s’en inquiètent, les élèves s’en servent, les institutions courent derrière, les entreprises essaient de comprendre comment les utiliser, les responsables politiques cherchent les meilleures solutions pour intégrer ces technologies dans notre société. Ma préoccupation et le cœur de mon action aujourd’hui, c’est la délégation de l’apprentissage et la dépendance des apprenants à ces machines. Quelle génération de citoyens sommes-nous en train de créer? Vous, vous avez la réponse: j’espère que nous avons fait un bon travail.

Ma conviction, je vous la livre telle quelle: la vraie question n’est pas la machine. Elle est de savoir ce que nous décidons d’en faire éthiquement, socialement, institutionnellement, industriellement, économiquement et individuellement.

Nous avons récemment traversé une pandémie mondiale, la COVID-19 (2020 à 2022), qui nous a rappelé la fragilité de nos sociétés. Nous sommes confrontés au dérèglement climatique, aux guerres, aux tensions géopolitiques, aux inégalités et aux transformations rapides du travail. Notre époque est à la fois fascinante, inventive, inquiétante, anxiogène et profondément contradictoire.

Il y a aussi tout ce que nous ignorons et que vous savez déjà. Nous ne savons pas produire de l’énergie par fusion nucléaire à l’échelle industrielle. Nos ordinateurs quantiques existent, mais restent des objets de laboratoire fragiles et capricieux. Nous ne savons pas si nous parviendrons à freiner le réchauffement climatique, ni si une machine pourra un jour être dite « consciente », ni jusqu’où la médecine repoussera la vieillesse. Nous vivons entourés de possibles, de probables et de potentiels, exactement les trois mêmes « océans » que découvrait l’enfant que j’étais et qui démontait des objets pour comprendre. C’est peut-être la seule chose qui n’aura pas changé entre vous et moi.

Ici, à Thônex, nous sommes un peu plus de dix-sept mille. La rivière du Foron marque la frontière avec la France à quelques centaines de mètres et chaque matin des milliers de personnes la traversent. Le tram s’arrête à Moillesulaz et, depuis 2019, un train régional, le Léman Express, a réuni ce que la frontière avait longtemps séparé.

Les étés sont devenus chauds, nettement plus chauds que dans mon enfance et les glaciers des Alpes reculent de manière alarmante d’année en année. Nous le savons, nous le mesurons très précisément et nous n’agissons pas encore à la hauteur de ce que nous savons. J’ignore comment vous jugerez cela. Vous, vous connaissez la suite de l’histoire. Pas nous.

Mes Journées

Très tôt, l’enseignement est devenu un fil conducteur de ma vie. J’ai enseigné l’informatique à l’Université de Genève, dans les Hautes écoles spécialisées et dans de nombreux établissements de formation. J’y ai enseigné la programmation, les bases de données, les réseaux, la sécurité et l’apprentissage à distance, tout en accompagnant des projets de bachelor et de master. J’ai toujours considéré que la connaissance ne prend pleinement son sens que lorsqu’elle peut être comprise, transmise, discutée et transformée par d’autres.

En 2006, j’ai créé Cmyle, une entreprise consacrée au développement informatique, à la formation et à l’enseignement à distance (e-learning). Je suis également membre fondateur de la coopérative de recherche Social-IN3. Au fil des années, j’ai participé à des projets associant l’éducation, l’administration publique, les médias, l’ingénierie et les arts.

Au cours des années 2020, l’intelligence artificielle appliquée à l’éducation est devenue le centre de mon activité. J’enseigne notamment au Collège Voltaire et au CFP Arts à Genève, tout en poursuivant des cours, des formations et des collaborations avec l’Université de Genève et les HES.

J’organise des Lunch-Cafés IA, des webinaires, des ateliers et des conférences pour permettre aux enseignants, aux directions d’établissement et aux apprenants de comprendre ces technologies, de les expérimenter et de discuter des possibilités de les utiliser en classe. Je développe des ateliers de prompting (l’art de formuler une demande à une machine qui produise une réponse utile), des environnements d’apprentissage adaptatifs et des agents pédagogiques autour d’une question centrale: comment apprendre efficacement avec l’intelligence artificielle sans lui déléguer notre propre compréhension et notre apprentissage? En fait, l’apprentissage est une « friction » entre ce que l’on ne sait pas encore, ce que l’on ne sait pas encore faire ou être, et ce que l’on va savoir, savoir-faire et savoir-être. Sans cette friction, la chimie de l’apprentissage ne se fait pas.

Je suis membre du comité de la Swiss Informatics Society et j’y ai créé le groupe d’intérêt AI4Ed, consacré à l’intelligence artificielle pour l’éducation. Mon objectif est de faire émerger des pratiques utiles, responsables et partagées, plutôt que de laisser l’usage de l’intelligence artificielle se développer sans maîtrise.

Ce qui rassemble aujourd’hui le mieux cette vision est mon projet Athéna IA Hub (« Athena AI Hub »). Ce n’est ni une plateforme supplémentaire ni un produit propriétaire, mais un écosystème décentralisé et collaboratif destiné à relier des apprenants, des enseignants, des chercheurs, des institutions et des ressources pédagogiques, dans le respect de la souveraineté locale, de la culture, de la provenance des connaissances, de la protection des données et de la diversité des contextes éducatifs. Chacun doit pouvoir y disposer d’outils adaptés à ses besoins, notamment grâce à des intelligences artificielles locales et à des agents capables de collaborer. Chaque installation locale constitue ainsi un nœud de l’écosystème. Pour permettre à chacun d’y accéder, partout et en tout temps, l’écosystème Athéna IA Hub est libre et gratuit. Son financement ne repose pas sur l’accès à l’écosystème lui-même, mais sur des services spécifiques proposés en fonction des besoins et des demandes des utilisateurs.

Mais, surtout, Athéna doit aider l’apprenant à comprendre, à questionner, à créer et à progresser, sans déléguer aux machines l’effort indispensable qui permet réellement d’apprendre, la fameuse « friction ». Cette démarche se résume dans ma devise qui guide mes projets et mes actions:

« Agir localement, partager éthiquement, penser globalement: toujours avec l’apprenant au centre. »

J’ai partagé mes travaux à Genève, notamment dans le cadre de mes activités avec le DIP Genève (département de l’instruction publique), de l’événement AI for Good, du symposium ISAI2026, mais aussi à Dubaï, à Las Vegas (Education 2.0) et au sein du réseau ASEF ClassNet avec l’équipe internationale Neural Nomads. Et prochainement à Singapour, en décembre de cette année.

Et naturellement, j’enrichis chaque jour le concept et ses réalisations grâce à toutes les personnes qui s’y impliquent, avec lesquelles j’ai de superbes discussions et qui apportent leurs idées, leurs expériences et leurs contributions. Ce projet se construit ainsi à l’image de sa propre structure: par une collaboration multiculturelle, ouverte et collective.

Comme chez les sapeurs-pompiers, c’est l’équipe qui constitue la force active et le moteur permettant d’atteindre les objectifs. Mais cette équipe n’existe que grâce aux personnes qui la composent: des personnes précieuses, diverses, complémentaires et indispensables.

Ce que j’aimerais vous demander

Vous saurez, vous, si Athéna IA Hub a tenu. Moi pas. Alors je vous laisse des questions plutôt que des certitudes:

  • Vos enfants apprennent-ils encore à écrire à la main?
  • Reste-t-il des moments où quelqu’un décide seul, sans consulter une machine? Cela vous semble-t-il un progrès ou une nostalgie ?
  • Vos données vous appartiennent-elles encore?
  • Y a-t-il toujours de la neige sur le Salève en janvier?
  • Comment Thônex a-t-elle évolué?
  • Le Foron coule-t-il encore?
  • Est-ce qu’il existe encore des compagnies de sapeurs-pompiers?
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Et s’il se trouve qu’Eliot ou Timéo tiennent un jour ce papier entre leurs mains: bonjour, les garçons. Vous avez à présent à peu près l’âge que j’ai en écrivant ces lignes.

J’espère que vous avez gardé le goût de démonter les choses pour comprendre comment elles fonctionnent.

Nous avons vécu une époque où les outils ont pris une avance considérable sur notre sagesse à les employer. J’ai passé ma vie professionnelle à essayer de réduire cet écart, dans le seul endroit où cela me semblait vraiment jouable: une salle de classe. Si nous avons échoué, je préfère que vous le sachiez par quelqu’un qui a essayé.

J’espère en tout cas que vous n’aurez pas confondu la rapidité avec le progrès, l’information avec la connaissance, ni l’automatisation avec l’éducation. La puissance de nos machines compte, mais la qualité de nos choix compte davantage.

Prenez soin des apprenants. Tout le reste en découle.

Le futur n’est pas seulement quelque chose que l’on attend ou que l’on prédit. Il se construit collectivement, par chacune de nos décisions, en agissant localement, en partageant éthiquement et en pensant globalement : toujours avec l’Humain au centre.

Je vous souhaite une très belle journée et un excellent avenir, au-delà de ces cinquante ans,

Dr Johann Sievering
Thônex, août 2026

 

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