Léo BELLUCCI

19 ans / étudiant / Chêne-Bourg

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© Andreas SCHWEIZER 2026

Le Vieillard de l'Avenue de Bel-Air

Chêne-Bourg. Début de soirée. Avenue de Bel-Air déserte. Deux soldats marchent au loin sur le trottoir. De la poussière. Partout de la fumée grise dans l’air. Des débris. Les maisons en ruines, les portails métalliques ouverts, saccagés.

            Un vieillard s’avance. Marchant difficilement sur sa canne en bois. Se tenant aux lampadaires éteints, décapités. Je m’approche de lui en courant.

MOI : Vieillard ! Aide-moi, je t’en prie. Je me suis perdu… ( le vieillard s’arrête, les deux mains appuyées sur sa canne ) Je marchais. Je rentrais chez moi. Et tout à coup je ne reconnais plus rien. Je ne sais plus où je suis. J’étais sur ce chemin que je connais par coeur… Puis je me suis égaré.

LE VIEILLARD : ( Un temps ) Tout change si vite autour de nous. Tu n’as pas vu le temps passer, mon garçon. Viens. Marche avec moi. Viens, aide un vieillard à marcher. Aide un vieillard et il t’aidera.

MOI : ( lui prenant le bras ) Je ne crois pas que j’étais dans la lune. Je savais où j’étais. Et tout à coup plus rien. Je ne reconnais rien… Vieillard, où sommes-nous ?

LE VIEILLARD : Nous y sommes presque.

MOI : Presque où ?

LE VIEILLARD : Chez toi. Ce n’est pas là que tu voulais aller ?

MOI : Je n’habite pas par ici. Là où j’habite, vieillard, les rues sont couvertes d’arbres, de verdure. Les gens roulent à vélo, les familles chantent. On entend partout les enfants jouer, crier. Partout, vieillard ! Partout on voit ces belles maisons, leurs toits de tuiles oranges chatouillées par la mousse verte. Parfois du lierre sur les murets… Ici tout est gris… Je ne savais pas qu’il y avait des quartiers abandonnés près de chez moi… Des rues en ruines… Détruites, mortes… Et puis, vieillard, comment sais-tu où j’hab- …

LE VIEILLARD : Te souviens-tu de Darwich, mon garçon ?

MOI : Et bien… oui. J’ai lu hier ce poème… « La terre – …

LE VIEILLARD : … nous est étroite ». Je sais. Viens. Marche avec moi. On est presque arrivés.

            Les deux soldats approchent. Ils rient bruyamment. Un oiseau s’envole dans l’avenue de Bel-Air.

L’un des deux militaires sort une kalachnikov. Défonce l’oiseau qui s’effondre aux pieds du vieillard. Le soldat pointe son arme sur nous « Piou, piou ! » crie-t-il. Et il tire deux coups dans le ciel. Il rit.

LE VIEILLARD : Ne touche pas l’oiseau. ( Il enfonce sa canne dans le cadavre. Le sang s’écoule plus vite ). Epargnons-lui une mort lente et douloureuse. Regarde le sang innocent couler ( je ferme les yeux ). Regarde ! Et n’oublie jamais ce que tu vois.

MOI : ( Un temps ) Tu sembles avoir épargné des morts lentes souvent, vieillard.

LE VIEILLARD : Assez pour plusieurs vies. Viens. Marche avec moi. On est arrivés.

            Un portail ouvert, brisé. Le numéro 24 sur un panneau rectangulaire, bleu foncé. Un champs de ruines. Les fondations d’une maison de pierre subsistent.

MOI : J’habite un 24, vieillard. Mais pas celui-ci. 24 avenue de Bel-Air. C’est à Chêne-Bourg. Pourquoi m’as-tu amené ici, vieillard ? J’ai peur des soldats.

LE VIEILLARD : Regarde-bien mon garçon. Suis-moi. On va passer le portail. ( Un temps ) Maintenant regarde. A gauche il y avait un grand cerisier. Qui faisaient des fleurs blanches au printemps. Rien qu’un jour. Parfois deux. On mangeait sur la terrasse en été, sous le cerisier. Regarde cette fenêtre sur ta droite ! Elle était là. On la devine. On voyait des mésanges dans les branches depuis cette fenêtre.

MOI : Qui es-tu, vieillard ? Comment peux-tu savoir tout ça ? Et où sommes-nous ? Qui es-tu vieillard ?

LE VIEILLARD : Chez toi, mon garçon. On est chez toi. C’est ta maison, là. Ce champ de ruines c’est ta maison. ( Un rat s’échappe des débris et y disparait ). Viens. Marche avec moi. Aide-moi à marcher dans les cendres. Maintenant tiens-moi bien.

            De sa canne il étale le sang de l’oiseau dans les cendres du cerisier. Il se met à quatre pattes. Gratte le sol. Comme une bête il gratte les débris et la terre et se fait saigner les doigts. Il s’exclame, victorieux. Dans sa main un noyau de cerise. Il le cache dans la terre. Crache dessus pour l’arroser.

MOI : C’est…  c’est le poème, vieillard, le poème ! « Ici nous mourrons. Ici, dans le dernier défilé. Ici ou ici et un olivier montera de Notre sang. « 

LE VIEILLARD : Un cerisier ! Le cerisier montera du sang ! Le cerisier et il neigera des fleurs blanches au printemps ! Des milliers de fleurs blanches dans le vent !

MOI : Relève-toi, vieillard ! Relève-toi ! Dis-moi qui tu es ! Qui es-tu ? Où sommes-nous ?

LE VIEILLARD : Je suis toi ! Tu es moi ! Je suis toi ! Regarde-toi ! Regarde le vieillard que tu es devenu ! Ici c’est chez toi c’est ta maison ! Ma maison ! Regarde ce que tu as laissé arriver ! Ce que j’ai laissé arriver ! ( Il s’effondre en pleurs. Mets ses mains sur son  visage qui se couvre de sang ).

MOI : Si tu es moi, dis-moi ce que tu faisais le soir en arrivant ici, seul avant de rentrer !

LE VIEILLARD : ( En pleurant ) Je regardais les étoiles ! Je m’asseyais dans le noir et je regardais les étoiles ! Parfois je photographiais la lune derrière ce grand chêne et les nuages !

            Silence.

MOI : Que s’est-il passé…? Qu’ai-je fait ? Parle ! Parle-moi de moi ! Où étais-je !?

LE VIEILLARD : La terre n’est trop étroite pour personne. Il y aura toujours un bout de terre, de mer, de ciel, un bout de vie pour chacun. Va-t’en. Va-t’en vivre ! Ne laisse pas arriver ce qui doit arriver. N’oublie jamais ce que tu as vu et tu ne devras plus jamais le voir.

La terre nous est étroite, par Mahmud Darwish 

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