Mauro BELLUCCI

 62 ans /  comédien / Chêne-Bourg

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© Andreas SCHWEIZER 2026

Le jour se levait à peine sur l’avenue de Bel-Air, encore endormie

 

Une bourrasque souleva les feuilles les faisant valser dans un joli ballet automnal. Il faudra balayer. Ramasser tout cet orange, ce rouge, ce brun. Mais il y avait encore tellement à faire. Le jour se levait à peine sur l’avenue de Bel-Air, encore endormie. Le portail, en le refermant, émit un petit son métallique. Mon regard se porta sur la maison. Une petite bâtisse sur trois étages, blanche, avec des volets verts. Notre nouvelle maison. On venait juste d’emménager la veille. Tout transpirait encore l’odeur des cartons. On avait tellement hésité. L’appartement était plus petit que celui que nous quittions. Gyslaine pensait que c’était une erreur.  

Après la première visite, elle avait lâché : « Tu ne crois tout de même pas qu’on va venir vivre ici… ! »

J’avais dû faire preuve d’ingéniosité pour tenter de la convaincre. Dessiner sur les plans les rangements, les armoires, les lits, le coin salon. Dessiner, pour imaginer un aménagement capable d’accueillir notre tribu. J’avais même chronométré la distance entre la maison et la Migros. Une minute quarante. Cent secondes. L’argument, que je pensais déterminant avec l’arrivée de nos jumeaux, n’avait pas produit l’effet escompté. L’appartement était trop petit. Un point, c’est tout.

En passant devant la boulangerie Monnard, des clients faisaient déjà la queue. Leur baguette à l’épeautre avait une réputation qui avait largement dépassé les limites de la commune. Le Café du Plateau était encore assoupi, alors que le Coin de l’Espoir accueillait ses premiers clients. L’espoir de quoi ? De ne pas finir au bout de la rue à la clinique Belle-Idée ? D’un monde meilleur ou simplement d’une belle journée ? Les cafés fumaient, les clients aussi et les volutes se perdaient dans la brume matinale. La voie verte accueillait déjà des vagues de cyclistes emmitouflés dont les souffles embués les faisaient ressembler à de nerveux fumeurs.

À gauche, la station du Léman Express, ou Léman Stress comme disait ma belle-mère. Le démarrage avait été un peu laborieux et les retards fréquents. Le bâtiment de l’ancienne gare, qui avait été déplacé à grands frais et fait la une des journaux quelques années plus tôt, était toujours entouré d’une palissade de chantier taguée d’un grand « Fuck ! ». Un poète sûrement. Les habitants de la commune s’impatientaient, car le chantier n’avançait pas et l’ouverture tant attendue du café-restaurant se faisait toujours attendre. La place de la gare était une grande dalle de béton, d’une minéralité inquiétante qui ne semblait attendre que le soleil pour réchauffer son cœur de pierre. La station-service était déserte malgré la promesse d’un rabais de 5 centimes et la Migros n’avait pas encore ouvert ses portes. Une minute cinquante-cinq. J’avais un peu traîné.

Tout à l’heure, il faudra faire les courses, remplir le chariot et ne pas oublier une rallonge de trois mètres minimum. La quincaillerie Baud jouxtait le supermarché et j’imaginais combien de fois il faudrait m’y rendre. Une boîte de vis, de la peinture, un embout pour la visseuse, des ampoules. Il y avait encore tellement à défaire. En attendant, il faudrait monter les meubles suédois. Rester calme. Leur mode d’emploi détenait un pouvoir dévastateur et je regrettais déjà de ne pas avoir pris l’option « avec montage ». Certes onéreuse, mais garante d’une paix intérieure qui n’avait pas de prix.

J’hésitai à traverser le parc Dinu Lipatti sur la droite. Le célèbre pianiste roumain y avait sa demeure avant qu’elle ne laisse place à une série d’immeubles à l’architecture discrète. Du compositeur, il ne restait plus qu’un modeste buste en bronze qui regardait en direction de la place Dechevrens. En passant à travers l’ensemble, on pouvait rejoindre le bord de la Seymaz. Une petite rivière bucolique qui faisait frontière avec la commune voisine. Elle avait eu un rôle déterminant après la deuxième visite de l’appartement. La rivière et le chemin qui la bordait étaient à très courte distance. Je n’avais pas chronométré. Mais on s’était retrouvés au bord de la Seymaz et Gyslaine m’avait simplement dit : bon, OK. On avait signé le bail. L’appartement était petit mais on avait accès à un grand jardin. Avec un cerisier. Dont les feuilles m’avaient offert leur danse matinale.

Et puis il y avait le couple de propriétaires, Ursula et Pierrot. Leur gentillesse, promesse de lendemains qui chantent. Ils se réjouissaient que la vie revienne dans la maison. On tiendrait parole. Avec des jumeaux d’un an et leur frère de quatre ans, il y aurait de l’animation. Promis.

Je continuai mon chemin en direction de la place Favre. La petite buvette était bien sûr fermée et l’école en face aussi. Sur le carré d’herbe bordé de marronniers, un homme promenait son chien en regardant son téléphone. Une femme regardait l’arrière-train de son chien et semblait s’impatienter avec son petit sac plastique à la main. Louis Favre était là. Ou plutôt sa statue. Assez imposante, elle regardait la salle communale qui portait son nom. Bientôt, on viendrait pour les promotions, les événements ou les spectacles. Bientôt.

D’abord, il faudrait sortir la vaisselle des cartons, déballer tous les livres. Est-ce qu’on gardera les disques vinyles et les CD ? Spotify avait envoyé valser loin nos propriétés musicales et toutes nos habitudes. On n’écoutait plus un disque. En général, on se contentait du début d’un morceau et on zappait au suivant. J’aimais bien écouter la face A d’un disque. Puis la B. Les disques racontaient des histoires. Leur écoute suspendait le temps. Et nos enfants aimeraient peut-être un jour se perdre dans ces sillons d’un autre monde.

Le tram 12 passa bruyamment sur la route de Chêne pendant que je traversai pour rejoindre le Vieux-Bourg. L’atelier de la chocolaterie La Bonbonnière était déjà en activité et on devinait une odeur de chocolat. À moins que ce ne soit juste le fruit de mon imagination. Leur magasin situé un peu plus haut aurait ravi Roald Dahl. En face, l’ancienne station-service était devenue un parking à bateaux. Une anomalie, résultat sans doute d’une promotion immobilière.

En descendant la rue du Gothard, la poste trônait à gauche en haut des escaliers. Bientôt, celle-ci abriterait nos paquets et les recommandés, tant redoutés. En arrivant sur la place, ce qui frappait, c’était la concentration de restaurants. Un héritage de la Genève calviniste. Au XIXe, on venait s’encanailler ici. J’avais souvent fait le chemin depuis la ville qui conduisait au cœur historique de notre nouvelle commune. Non pas par intérêt pour l’histoire, mais bien pour honorer ce passé canaille.

À gauche, la Diligence dans un immeuble des années septante. Une institution avec ses plats roboratifs d’une autre époque, tripes ou langue. Je me contenterai de regarder sa fresque, à l’entrée. Une diligence, dans un style western qui allait très bien avec les abats. Plus bas, le 2 Potes Ô Feu. Derrière ce jeu de mots discutable se cachait une cuisine généreuse comme les prix. En face, un thaï avait pris place dans l’ancien Café du Gothard, qui avait été autrefois un rendez-vous incontournable avant que le précuit et les bains-marie ne viennent noyer les illusions des gourmets. Et puis, en remontant, il y avait encore l’Auberge, où les propriétaires se multipliaient, ce qui n’était jamais bon signe.

Une pensée. Que restera-t-il de ce quartier en 2075 ?

En faisant les cartons, j’étais tombé inévitablement sur les innombrables souvenirs. Il faudrait trier les photos. Sur l’une d’elles, ma mère souriait avec son petit-fils sur les genoux, né deux mois plus tôt. Et deux mois avant qu’elle ne quitte ce monde.

En remontant la rue du Petit-Senn, un panneau indiquait « cimetière ». Derrière, on devinait le clocher de l’église St-François-de-Sales. Je pris à droite la rue du Vieux-Bourg, bordée à gauche d’immeubles des années 80 au style plus que douteux. Remonter la rue dans un léger halo de brume. Très british.

Le cimetière était là. Un homme en sortait, un petit arrosoir vert à la main. Il me tint le portail. Devant mon air hésitant, il me dit :

— Vous cherchez quelqu’un ?

Je regardai derrière lui les allées impeccables, les pierres alignées, les fleurs encore humides de rosée.

— Non. Pas encore, dis-je.

Il me dévisagea une seconde, hésitant manifestement entre sourire et inquiétude, puis s’éloigna sans rien dire. Je restai devant le portail. Ma réponse me fit sourire. On venait à peine d’emménager et je découvrais déjà le quartier comme on feuillette le mode d’emploi d’une nouvelle vie : la boulangerie, le supermarché, les cafés, la rivière, l’école, les restaurants, la poste… et le cimetière. Tout était là, ou presque.

Je regardai l’heure. Il fallait rentrer. J’avais des cartons à défaire, trois mètres de rallonge à acheter et des meubles suédois à monter.

La vie m’attendait. La mort pouvait bien attendre.

 

Mauro Bellucci – septembre 2025

 

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